The Wire, s05e10

La séquence de clôture de cette saison est la dernière de la série. Elle conclut tous les arcs narratifs et nous montre ce que deviennent les quartiers et les personnages que nous avons appris à connaître.

1h26’42’’ – 1h31’58’’

L’inspecteur McNulty, personnage central de la série venant juste de quitter son poste d’inspecteur, entre dans le plan fixe en voiture. Il en sort et commence à fixer quelque chose légèrement au-dessus de la caméra, sans doute la ville de Baltimore dans son ensemble.

Un zoom lent et progressif sur son visage nous met dans l’expectative, jusqu’au démarrage de la musique. Musique qui correspond au générique de la toute première saison, qui nous fait comprendre que ça y est, la boucle est bouclée, il est temps de conclure. Le petit sourire de McNulty suggère qu’il se remémore ses aventures, ce qui lance un enchaînement de plans qui nous montre l’état de la ville à la fin de sa carrière.

Des plans montrant des groupes de trafiquants, connus ou non du spectateur, lui font comprendre que rien n’a vraiment changé : les clients arrivent, payent et repartent. Les chefs de gang continuent de discuter, à négocier de futures affaires. Mêmes leurs membres en prison continuent à conspirer de leur côté. Pour eux c’est « business as usual ».

Des membres corrompus de la police, comme le divisionnaire Valchek ou le commissaire Rawls sont promus, malgré toutes les affaires louches dans lesquelles ils trempent. Ici, le spectateur se rend compte que justice ne sera pas rendue, ce qui fait naître une certaine frustration. L’enchaînement régulier et ininterrompu de ces plans donne une impression d’inéluctabilité.

Le bilan semble donc assez neutre, voir négatif, malgré les quelques touches d’espoir : Cedric Daniels devient avocat et semble plus heureux que dans la police, Lester et sa nouvelle compagne…

Le côté pessimiste de ce montage final atteint son apogée durant le plan où un jeune, qui avait promis à son ancien professeur de trouver une formation et de se prendre en main, est vu en train de se piquer dans un repère de revendeurs de ferraille. A ce stade la musique semble vraiment décalée par rapport à l’ambiance générale.

On remarque également que les personnages faisant partie de l’élite avancent dans leurs vies, personnelles et professionnelles. Mais tous les autres, les dealeurs, junkies et les jeunes défavorisés des quartiers noirs, n’ont absolument pas changé et font toujours la même chose : le clivage social est immense et semble irréparable. La seule exception est Bubbs, ancien junkie et indic de la police qui s’est enfin rangé, stabilisé, et qui est enfin autorisé à rejoindre sa sœur et sa nièce aux repas de famille.

Un plan en particulier fait écho aux commencements de la série et amplifie le sentiment de conclusion : celui où un groupe de délinquants lance une pierre sur une caméra de surveillance. En effet, on retrouve un plan similaire dans chaque générique de chaque saison.

A partir de là, l’enchaînement des plan commence à s’accélérer : on visite plusieurs lieux emblématiques des différentes saisons, comme les docks ou les bornes à journaux. Le rythme s’accélère de plus en plus, jusqu’à se calquer sur celui de la musique, et dès que la chanson arrive à sa fin, on retombe sur McNulty, toujours en train de fixer la ville.

A l’inverse du début de la séquence, la caméra s’éloigne de McNulty alors qu’il retourne dans sa voiture. Dans un dernier plan fixe, il dit « Let’s go home. » d’un air de finalité, démarre la voiture et quitte le plan, quittant par la même la série : son arc est terminé.

Le plan reste encore quelques longues secondes sur Baltimore au loin et les voitures qui passent, un paysage indifférent à tout ce qui a transpiré durant cette histoire en cinq actes.

Même quand tous les personnages sont partis, la vie continue et ne s’arrêtera pas pour eux.

Critique

"The Wire" n'est pas qu'une simple série policière comme il en existe déjà des centaines : en effet, chaque meurtre ou crime n’est pas toujours élucidé, les coupables souvent relâchés, et dans The Wire pas question d’identifier un suspect grâce à des empreintes sur un téléphone ! Tout n’est pas expliqué et les scènes d’action peu nombreuses.

Très intelligente, elle aborde tous les points de vue sans prendre parti, et déroule avec précision l'exploration des classes sociales de Baltimore. En articulant son histoire autour du trafic de drogue, The Wire aborde en parallèle l'impuissance de la police face aux trafiquants, les problèmes liés aux manques de moyen, les rapports de force et la violence dans le milieu noir défavorisé de Baltimore, la hiérarchie dans la police ou encore la politique du chiffre. Dans les trois dernières saisons, elle s'étend même vers des sujets comme l'éducation, la politique ou le journalisme, des milieux très différents mais interconnectés, tout en gardant le trafic de drogues en tant que fil rouge.

L’une des caractéristiques de "The Wire" est son réalisme quasi-documentaire (car ultra-documenté). Ici, pas de superhéros, ni de technologies avancées. Les policiers utilisent Windows 98, les machines utilisées sont remplies de fils et compliquées à utiliser, l’administration est un enfer. De nombreux acteurs sont des amateurs et jouent leur propre rôle, comme Snoop (Felicia Pearson), jeune fille androgyne ayant écopé d’une peine de prison pour meurtre. Notons aussi l’absence quasi-totale de musique extra-diégétique, ce qui vaudra à la série d’être considérée comme peu esthétique par certains, en plus d’être critiquée pour ses intrigues complexes et son rythme plutôt lent. Des éléments qui, pourtant, rajoutent au réalisme de cette série.

Un autre point fort de The Wire est son absence de manichéisme. Que ce soit du côté des trafiquants ou des policiers, personne n’est totalement blanc ou noir. Les personnages sont complexes, abîmés par la vie, et aucun ne fait figure de héros. Ce point est mis en avant par le générique, qui change légèrement à chaque saison, et qui contrairement à la plupart des génériques de séries ne présente pas les personnages principaux, ce qui fait penser qu’ils sont tous aussi important les uns que les autres.

Bubbs en particulier, junkie au grand cœur et indic de la police, bénéficie d’un développement remarquable au cours des cinq saisons, passant d’une véritable épave en qui on ne peut pas faire confiance à un homme au code moral solide.

Beaucoup considèrent The Wire comme l’une des meilleures séries de tous les temps, sinon la meilleure. On ne compte plus les cours, études et conférences dédiées à cette œuvre. Son ambition et son succès met en lumière la frilosité des producteurs français, habitués à nous pondre des programmes ultra-lissés aux clichés hollywoodiens. Et elle reste, plus que jamais aujourd’hui, un incontournable de ce 21ème siècle.