Une nouvelle que j’ai présenté au concours Nougaro en 2013… je n’ai pas été nominée, mais j’ai pris beaucoup de plaisir à l’écrire à l’époque.

 

En le relisant maintenant, je remarque plein de choses qui ne me plaisent plus, je pense donc le réécrire bientôt. Quelque part c’est une bonne chose, ça montre que je me suis amélioré depuis.

Ce one-shot parle d’usage de drogues et est donc réservé à un public averti. La drogue c’est mal, m’voyez. Ah, et il y a de l’angst, beaucoup d’angst.

Enfin, assez de palabres, bonne lecture !


La neige grisâtre craqua sous ses pas tandis qu’il se traînait hors de la ruelle. Un vent glacial s’infiltra sous sa tunique en toile, mais il ne sentit que peu sa morsure. Il était habitué.

Il faisait toujours froid en Bas.

Le jeune homme soupira. Il n’avait pas erré longtemps, mais était tout de même incapable de situer l’endroit où ses délires l’avaient mené. Aucune importance, il n’avait nulle part où aller.

Il grogna de frustration : le LSD ne lui faisait plus beaucoup d’effets ces derniers temps… Les couleurs de ses rêves éveillés étaient moins chatoyantes, son euphorie moins extatique… Il était peut-être temps de passer à autre chose. A l’héroïne par exemple.

Il eut un rictus. Oui, pourquoi pas l’héro ? Les dealers étaient nombreux, il n’aurait aucun mal à s’en procurer…

Le junkie enfonça ses mains gelées dans ses poches et se mit à parcourir les rues désolées des Bas-fonds, sans vraiment savoir où il allait. Soudain, un éclat attira son attention, et son regard tomba sur une vitrine brisée renfermant un miroir. Entier.

Il fronça les sourcils, perplexe : d’habitude, les habitants des Bas-fonds ne laissaient rien intact… Le jeune homme s’approcha, intrigué, et jaugea son reflet pour la première fois depuis longtemps.

Le miroir lui renvoya l’image d’un adolescent d’une quinzaine d’années, vêtu d’habits pour la plupart trop grands pour lui, d’une taille respectable mais d’une maigreur désolante. Des cheveux bruns foncés, sales et hirsutes. Des yeux gris clairs aux profondes cernes noires lui donnant un air de hibou fatigué. Un teint livide, commun à tous ceux d’en Bas.

Il vit son reflet porter la main à sa joue gauche, et sentit ses propres doigts caresser trois longues cicatrices, souvenirs d’une rixe où son adversaire avait voulu faire le malin.

Il en était mort.

Le junkie eu un rictus, et caressa le manche du couteau caché sous ses frusques : tuer ou être tué, prédateur ou proie, telle était la loi des Bas-fonds.

Et il avait bien l’intention de rester prédateur.

Il leva les yeux vers ce qui tenait de ciel, et pensa à ceux d’en Haut. Ceux qui vivaient tranquillement au-dessus de la Brume tandis que les autres luttaient pour leur survie.

La Brume… frontière infranchissable entre le Haut et le Bas, masse grise et indistincte masquant le soleil, fruit empoisonné de milliers d’usines crachant leur venin depuis des siècles… Poison gris rendant la neige grise elle aussi, et les immeubles déjà gris plus sombres encore…

Le Bas était un monde de gris, vestige d’une civilisation désaxée ayant sombré dans ses excès.

Le jeune homme inspira l’air âpre. Ici, tout n’était que ruines, mort et de désolation. L’anarchie y régnait en maître, où qu’il aille, et les rares « habitants » qu’il croisait erraient sans but où se tordaient sur le sol glacé, agonisants.

Ou en plein trip.

Perdu dans ses pensées, il n’entendit pas l’ombre se glisser derrière lui. Aussi, lorsque qu’elle posa sa main sur son épaule, le sang du junkie ne fit qu’un tour.

La drogue n’avait pas encore atrophié ses réflexes.

Il se retourna, enroula son bras autour du cou de son agresseur et le plaqua contre sa propre poitrine. Puis, d’un mouvement vif, il sortit son couteau de sa ceinture, l’appuya sur une gorge palpitante…

L’adolescent esquissa un sourire féroce : qu’on se le tienne pour dit, il n’était pas une proie !

« M-mais qu’est-ce que tu fous ?! » hoqueta son agresseur. Mais la prise du junkie se resserra, et il se tut.

Le brun plissa les yeux, il faisait trop sombre pour qu’il puisse voir l’inconnu. Alors il l’attira hors de l’ombre. Telle ne fut pas sa surprise quand il s’aperçut que son «agresseur» était un jeune homme blond, non, un gamin, encore plus sale et hirsute que lui.

Ils restèrent un moment ainsi, immobiles et silencieux, puis le junkie abaissa enfin son couteau.

« – Désolé, commença-t-il d’une voix creuse, j’ai cru que tu voulais me tuer…
– Ouais, ben la prochaine fois, regarde au moins la tronche des gens avant de les égorger à moitié ! grogna le blond en se frottant le cou.
– Je n’égorge jamais à moitié. Qu’est-ce que tu veux ? »

Le jeune homme se retourna vers le brun, révélant des yeux d’un bleu délavé, et se frotta l’arrière du crâne.
« Disons que je t’observe depuis quelques minutes, et vu comment tu les regardes… »
Il désigna d’un mouvement du bras les quelques drogués prostrés sur le sol, engoncés dans leurs limbes.
« T’es en manque, non ? »

Le junkie hésita, puis acquiesça : oui, l’horrible sensation commençait effectivement à se faire sentir.

Il lui fallait sa dose. Et vite.

« – T’as quelque chose à me filer ? s’enquit-il.
– Bien sûr ! Attends… »

Le blond fouilla dans sa sacoche en toile et en sortit un petit sachet de plastique, rempli d’une poudre aussi blanche que l’ivoire.

« Et voilà ! s’exclama-t-il en le brandissant comme un trophée.
– C’est quoi ? demanda le brun. De l’héro ?
– Mieux ! Un mélange d’héro et de coke, sorti tout droit du labo de ton serviteur !
– Mh… je fais pas trop confiance à ce genre de cocktails.
– T’inquiète, je l’ai testé moi-même, c’est hyper cool ! »

L’adolescent n’était pas convaincu. Mais le manque était là, plus fort à chaque instant… Il pouvait déjà sentir ses mains trembler. Il s’inclina donc.

« – Bon, ok, file-m’en une bonne dose. Tu veux quoi en échange ?
– Si t’as un peu de bouffe, je prends ! »

Le visage du junkie s’assombrit.

« – J’ai rien avalé depuis cinq jours… Y’a que la dope qui me maintient en vie à ce stade.
– Désolé, mais tu comprends bien que je peux pas te donner ça gratos, faut bien vivre ! »

Vivre. Le brun tremblait par intermittences. La douleur liée au manque se manifestait, il la sentait pulser dans ses veines.

« Ma dose. Il me faut ma putain de dose. Maintenant. »

« Écoute, dit-il d’une voix faussement calme, j’ai quelques capsules de LSD, ça te va ? »

Le visage du gamin se fendit d’un sourire.

« – Nickel ! Pour ça, je te donne même du matos presque neuf !
– Du matos ? » s’étonna le junkie.

Sans cesser de sourire, le blond extirpa de son sac une lanière de cuir et une seringue pourvue d’une longue aiguille. Puis il nota l’air circonspect de son client.

« – Ah, je vois… tu l’as jamais fait, c’est ça ?
– Non… J’ai bien vu d’autres le faire, je sais qu’il faut se faire un garrot avant de piquer dans la saignée du coude, mais c’est tout…
– Hm. Tu sais quoi ? Vu que c’est ta première fois, je vais te la préparer. Mais regarde bien comment on fait, d’accord ? »

Sous le regard attentif du brun, il déposa une fine couche de poudre au fond de la seringue, avant de la mêler à une poignée de neige pas trop grise. Puis il sortit un briquet de sa poche et l’alluma.
Plaçant la seringue au-dessus de la petite flamme bleue, il l’agita pour mélanger la poudre à la neige qui fondait doucement.

Quand ce fut prêt, le dealer remisa le briquet dans sa poche et tendit la seringue au junkie, l’air satisfait.
« Pense à bien évacuer tout l’air à l’intérieur avant ! »

Fébrilement, l’adolescent se saisit de la seringue, tout en laissant tomber ses capsules d’hallucinogène dans la main gantée du blond.

« Reviens quand tu veux ! » cria ce dernier au brun tandis qu’il s’éloignait d’un pas rapide et nerveux.

« Bon, ça c’est fait. Reste plus qu’à me trouver une planque… » pensa le junkie en scrutant les rues. Son regard se posa sur une maison délabrée.
« Ça fera bien l’affaire.»

Après y avoir pénétré, il se cala dans un coin et sortit de sa poche la lanière de cuir et la seringue. Relevant sa manche gauche, il frissonna quand la bise vint caresser sa peau pâle. Il noua la lanière autour de son bras, y planta ses dents et tira. Le goût amer du cuir le fit grimacer.

« J’espère que le résultat en vaudra la peine…» songea-t-il pendant que les veines se révélaient sous sa peau en de délicats entrelacs bleutés.

Le junkie se saisit de la seringue et pressa lentement le piston, jusqu’à ce qu’une goutte du précieux liquide perlât au bout de l’aiguille. Alors il approcha lentement la longue pointe, prit une grande inspiration et l’enfonça dans sa chair, avant de vider la seringue dans ses veines.

Au début, l’adolescent ne sentit qu’une douleur diffuse dans la saignée du coude, et pensa qu’il s’était fait rouler.

Puis le monde disparut. Mais pas dans un tourbillon de couleurs et d’extase, non.

Dans un abîme de souffrance.

La main du brun se crispa autour de la seringue, et elle explosa en une multitude d’éclats tranchants. Il ouvrit la bouche pour hurler sa douleur, laissant se dénouer la lanière de cuir, mais aucun son n’en sortit.

Ses pensées s’éparpillèrent, puis seule resta la souffrance.

Millions d’aiguilles s’enfonçant dans sa chair meurtrie, métal en fusion coulant dans ses veines.

Souffrance.

Agité d’horribles spasmes, le junkie lutta pour respirer. Un pic de douleur le fit hoqueter, et sa gorge se dénoua. Il inspira violemment l’air âpre.

Et hurla à s’en arracher la gorge, jusqu’à ce que ses poumons soient de nouveau vide.

Alors il toussa, inspira, toussa encore, et se remit à hurler. Encore et encore.

Il avait mal. Trop mal.

Il lui sembla que sa torture dura une éternité. Tremblant, ne parvenant plus à crier, il poussait de temps à autres des gémissements pitoyables, étendu à terre comme un pantin dont on aurait coupé les fils.

Enfin, avec une exaspérante lenteur, la douleur reflua, sans disparaître tout à fait. Le brun la sentait pulser en lui, au rythme des battements effrénés de son cœur.

Incapable de formuler une pensée cohérente, il voyait comme à travers un épais brouillard, et une forte odeur de métal lui emplissait les narines.

Il sentit quelque chose de poisseux sur son bras droit : les éclats de verre avait profondément entaillé son bras, et son fluide vital formait une tâche écarlate sur le sol. Tâche qui s’étendait.

Il se sentit pourtant peu concerné. Il se leva lentement, sans pour le moins du monde se soucier de son état. Il ne pensait plus, ne sentait plus rien.

Ou plutôt si : un besoin impérieux de sortir de cette maison.

Il fit un pas, hésitant.

Puis un autre.

Tituba, se reprit.

Puis un autre pas.

Encore et encore.

Ses sens étaient plus atrophiés que jamais, mis à part celui qui lui permettait de ressentir cette douleur lancinante.

Le junkie était dehors. Il neigeait. Mais peu lui importait.

Il se mit à errer dans les rues sombres, laissant dans son sillage de minuscules gouttes de sang, perles écarlates sur le tapis de neige grise.

Vivre.

Titubant, trébuchant, l’adolescent se traîna longtemps dans les Bas-fonds, tandis que sa vie s’écoulait le long de son bras.

Alors qu’il passait devant une ruelle, ses jambes se dérobèrent sous lui, et la neige l’accueillit dans son étreinte froide et humide. Il ne parvint plus à se relever.

« Et voilà. Je me suis vidé de mon sang, et je vais crever ici.» songea-t-il non sans un certain amusement.

Il leva son visage fatigué vers le ciel, et la neige lui sembla plus blanche que d’ordinaire.

Vivre… non. Pas ici.

Son pouls se fit irrégulier, le froid engourdissait ses membres, ses paupières se fermaient malgré lui…

Il allait sans doute mourir. Il tourna sa tête sur le côté et posa sa joue contre le tapis neigeux : quitte à mourir ici, autant le faire confortablement…

Ici, on ne vit pas. On survit… un peu… tant qu’on peux…

Son regard fiévreux se perdit dans la ruelle qui s’ouvrait devant lui.

…jusqu’à la fin.

Mais il y avait quelque chose dans cette petite ruelle sombre, pourtant si semblable aux autres. Une chose que jamais il n’aurait espéré voir un jour. Des souvenirs remontèrent à la surface de sa conscience.

« Il y a bien un moyen de se sortir de ce bas monde, petit…»

« C’est que des conneries ! Personne l’a jamais vu !»

« Le seul moyen, c’est de mettre fin à ses jours, et tu le sais. Si un truc pareil existait, ça fait longtemps qu’on l’aurait trouvé. »

« Tous ceux qui sont partis à sa recherche sont jamais revenus… »

« Logique, il se sont barrés avec ! »

« Ceux d’en Haut ont sûrement oubliés son existence, tout autant que la nôtre ! »

L’Échappatoire.

Quelque chose de semblable à un ascenseur, qui permettrai à ceux d’en Bas de rejoindre ceux d’en Haut, en traversant la Brume.

Une légende. Une rumeur.

Qui se tenait juste devant le brun sidéré.

Il délirait. Oui, c’est ça, la drogue et l’hémorragie lui avait bousillé le cerveau, et il délirait. C’est ce que lui soufflait la partie encore rationnelle de sa conscience. Mais son corps n’écouta pas ladite partie et se releva, poussé par une force lui faisant oublier son état.

Lentement, le junkie s’approcha, sans trop y croire. Mais quand sa main vînt toucher la paroi étrangement tiède de l’étrange construction de métal et de verre, il dû se rendre à l’évidence : la rumeur était fondée.

L’Échappatoire existait bel et bien.

Il leva les yeux vers la Brume.

En Haut… En Haut il n’y avait pas de Brume qui obscurcissait le monde… En Haut, l’air n’était pas étouffant, comme ici.

Une lueur d’espoir s’alluma dans son regard gris.

Vivre.

Oui, il s’échapperait d’ici, traverserait la Brume jusqu’au monde d’en Haut, et survivrait…

Non. Vivrais.

Comme répondant à son désir, une partie de la paroi de l’ascenseur coulissa, et l’adolescent éreinté y pénétra.

Dès qu’il fût entré dans l’alcôve de verre, la paroi se referma dans un claquement sec, faisant sursauter le brun. Une mystérieuse machinerie se mît alors en branle, et l’Échappatoire commença à monter. De plus en plus vite.

Au moment où il entra dans la Brume, l’adolescent s’effondra, vaincu par l’épuisement. Il jeta un œil à son bras : le sang coulait toujours, toutefois moins abondamment. Il expira profondément, et laissa sa tête tomber sur sa poitrine congestionnée. Les sons lui parvenaient comme à travers du coton, et son esprit divaguait.

« Surtout… pas s’endormir… sinon… foutu. »

Luttant pour rester conscient, il nota qu’au-dehors de l’Échappatoire, la masse grise et indistincte de la Brume avait laissé place à une sorte de tunnel obscur. Il lui sembla également que son ascension ralentissait.

Quelques secondes plus tard, sans prévenir, l’Échappatoire s’arrêta.
Le brun entendit vaguement la paroi s’ouvrir, et rassemblant ses forces, il rouvrit les yeux. Et gémit.

La lumière était si forte… trop pour ses yeux fatigués.

« C’est donc ça, le monde d’en Haut ?» se demanda-t-il dans un sursaut de conscience.

Alors que le brun était assaillit par d’étranges sensations, son cerveau le lâcha. La tête lui tourna, un goût de sang remplit sa bouche, puis tout disparu.


Bien.

Il se sentait bien.

Son corps flottait dans un doux cocon de chaleur, et des voix diffuses résonnaient autour de lui.

Son esprit se fit plus clair, et il se sentit comme dans un liquide légèrement gélatineux, et il sentait qu’un masque était posé sur son visage.

Il tenta d’ouvrir les yeux, mais il était si engourdi, si somnolent…

Tandis que les ténèbres l’aspiraient de nouveau, il lui sembla que les voix se rapprochaient, rassurantes.

Fatigué.


La mémoire lui tomba dessus comme un couperet, et il se réveilla en sursaut. Ses yeux s’ouvrirent brutalement et il sauta sur ses pieds, mais ses muscles répondirent trop tard et il s’étala de tout son long sur le sol.

Étouffant un juron, l’adolescent roula sur le dos et demeura ainsi, haletant.

Ce n’était pas un rêve ? Avait-il vraiment quitté les Bas-fonds ?

Sa vision se précisa, et il put observer son environnement : il était allongé sur le parquet clair de ce qui semblait être une minuscule chambre quasiment vide, mis à part un lit désormais défait et une armoire en bois sombre, au-dessus de laquelle était accroché un miroir. Intact.

Une petite fenêtre laissait passer la lumière. Mais pas la lumière pâle et oppressante qu’il avait toujours connu.

Une lumière dorée et brillante, qui frappait sa peau pâle et le réchauffait.
Le brun se redressa sur son séant, referma les yeux et offrit son visage à cette douce chaleur.

Il avait réussi. Il était en Haut.

Soudain, un cliquetis se fit entendre derrière lui, et il sursauta.
La porte s’ouvrit violemment, et un rouquin d’à peu près son âge entra en trombe dans la chambre, hilare. Sans même prendre le temps de souffler, il referma la porte et s’y plaqua brutalement. Des cris et des bruits de cavalcade retentirent de l’autre côté, puis plus rien.

Le rouquin expira longuement, puis laissa échapper un gloussement nerveux.

« La vache, j’ai eu chaud aux miches moi ! »

Il rouvrit les yeux, et son visage s’éclaira quand il vit le brun le regarder d’un air sidéré.

« Oh merde ! Désolé ! s’exclama-t-il. Vraiment désolé d’avoir débarqué comme un bourrin, mais j’avais les cinquième années au cul… Ils ont pas apprécié que je remplace leur mousse à raser par du dentifrice on dirait. »

Il éclata de rire, et son interlocuteur prononça les mots qui convenaient en ce genre de situation :

« Euh… de quoi ?»

Le nouveau venu le fixa quelque secondes, et sembla réaliser quelque chose. Ses yeux vert sombre s’écarquillèrent.

« – Attend une minute… t’es celui dont tout le monde parle ? Le type qu’est sorti de nulle part à moitié crevé ?
– … Ouais ?
– Wow. Oh, mais quel idiot, je ne me suis pas présenté ! »

Il se mit au garde-à-vous.

« Troisième année Matthew Teller… mais appelle-moi Matt, ou Mattie, parce-que Matthew c’est quand même un peu relou. Tu te trouves actuellement dans l’école militaire de la base Delta, une des plus importantes du pays !
– Où ça ? »

Le dénommé Matt roula des yeux.

« Base Delta. New-New-York. Etats-Unis. La Terre. Le Système Sol…»
– Woh ! C’est bon j’ai compris, pas la peine de me prendre pour un con non plus ! Tu peux me dire ce que je fous ici avec toi ? »
– Ah, ça… Une sacrée histoire ! Tu peux te vanter d’avoir mis un beau bordel ! Je te raconte pas la tête des officiers quand t’as déboulé en plein milieu de la base, en sortant d’un ancien dispositif d’évacuation d’urgence… Quelle marrade ! Tout le monde ne parle que de toi depuis deux jours ! »

Il se tut, pencha la tête et observa le brun avec curiosité.

« Ils disent que tu viens d’en-dessous, c’est vrai ? »

L’adolescent hocha la tête et se releva précautionneusement.

« -Dingue ! s’enthousiasma le rouquin. Moi qui pensais qu’il n’y avait plus personne en bas…
– Ben maintenant tu sais que c’est… » commença le brun avant de s’interrompre brusquement.

«- Attends une seconde. Je suis ici depuis deux jours ?
– Yep ! Les toubibs t’ont gardé un moment en caisson de régen’, et ça fait deux jours que tu pionces ici apparemment… T’as bien failli y passer, tu sais ?
– J’ai cru comprendre…
– En tout cas, tu pourra remercier l’équipe médicale, t’as bien meilleure mine depuis que t’es passé entre leurs mains !
– Vraiment ? »

Veillant à ne pas retomber, l’ex-junkie s’approcha du miroir, et ce fut à peine s’il se reconnut.

Ses frusques avaient été remplacées par une tenue grise et brune, plus seyante, mais dans laquelle il flottait encore un peu. Les moindres de ses blessures n’étaient désormais qu’un souvenir. Il lui sembla aussi que son visage était moins creusé, et sa chevelure formait désormais une mèche rebelle sur le devant.

Matt prit un air appréciateur.
« T’es quand même un peu pâlot, et deux ou trois kilos de plus te feraient pas de mal, mais je pense que t’aura aucun mal à emballer les filles… celles de la base adorent les mécheux dans ton genre !
– Si tu l’dis… Euh, quoi ? Comment ça ?
– Ah oui, j’allais oublier ça aussi… »

Le rouquin prit un ton plus solennel.
« Les officier prévoyaient de te faire intégrer l’école militaire dès que tu serais sur pied. »

L’ex-junkie en resta coi. Pourquoi tout se passait soudain si rapidement ?

« Je m’explique, exposa Matt. Quand on t’a ramassé, tu étais dans un tel état que tout le monde pensait que t’allais crever. Mais non ! Les officiers ont apprécié ta résistance et ont pensé que tu serais un bon élément. »

Le brun était perplexe : il débarquait dans un monde totalement inconnu, pas très discrètement de surcroît, et on lui proposait tout de suite d’y prendre une place ? C’était un peu facile, non ?

« Y’a pas de piège hein ! J’ai cru comprendre qu’en Bas c’est un ghetto sans nom, et t’y as vécu toute ta vie. Alors te lâcher sans réhabilitation dans la ville, c’est pas une super idée ! Je pense que tu serais mieux ici que n’importe où ailleurs, mais c’est encore à toi de décider. »

La recrue potentielle réfléchit : il avait découvert lors d’un règlement de compte qu’il n’était pas mauvais avec un flingue, et l’idée de danger le stimulait. L’armée… Pourquoi pas ? Ça lui donnerait au moins quelque chose pour avancer.

Il releva la tête, son regard étrangement brillant.
« Ça me parle. »

Mattie sourit à son tour, et donna une bourrade amicale au brun.
« Super ! J’en informerai le major, mais en attendant… »

Il le tira à l’extérieur de la chambre.

« …faut que je te présente aux autres ! En fait, c’est quoi ton p’tit nom ? »

Le visage du brun s’assombrit.

« – Quoi ? J’ai dit quelque chose ? s’inquiéta le rouquin. Tu t’en souviens plus, c’est ça ?
– Non. J’en ai pas.»

Il y eut un silence pesant. Quelques têtes vinrent dépasser des murs pour observer le nouveau venu.

« – Pas… T’as pas de nom ? hoqueta Matt. Mais c’est pas possible, quelqu’un a forcément dû t’en donner un !
– J’ai jamais vu mes parents, et en Bas personne se soucie d’un gamin paumé parmi d’autres.
– Mais c’est trop nul ! Faut absolument t’en trouver un… »

Le rouquin jaugea son camarade, prenant un air exagérément concentré.

«- T’es pas super souriant comme mec, tout le temps l’air maussade… Je sais ! On va t’appeler Gloomy ! s’esclaffa-t-il.
– C’est pas un nom, ça ! s’étonna le brun.
– Pas un prénom peut-être, mais ici on s’appelle souvent par nos noms de famille… et puis ça te va si bien !
– Si tu le dis. On fait quoi maintenant du coup ?
– Viens, on va commencer par là ! »

Matt tourna les talons et se dirigea vers ses camarades de promotion, suivi de près par une jeune recrue qui esquissait, pour la toute première fois, un sourire vrai.